Vieux&Cultes #5: Walt Kowalski

Nom : Walt Kowalski

Nom de l’acteur: Clint Eastwood

Réalisateur: Clint Eastwood (réalisation) ; Nick Schenk (scénario original)

Œuvre : Gran Torino (2008)

Walt est un vétéran de la guerre de Corée, ancien ouvrier de chez Ford, récemment veuf vivant dans un pavillon d’une banlieue de Détroit désertée par les classes moyennes et désormais habitée par une communauté hmon.

Personnage dense ne permettant pas une lecture univoque il concentre à lui seul plusieurs archétypes du grand âge, de la figure admirable au personnage problématique.

Pas un modèle (et de loin) mais plutôt un cas d’école : celui d’un homme âgé traversé de contradictions, que le film observe sans toujours trancher entre l’hommage et la remise en cause.

L’émotion de la fin du film de doit d’ailleurs pas recouvrir ce que le personnage a d’ambigu tout au long du récit.

Le Vétéran traumatisé et pas le héros de guerre.

Walt est d’abord présenté à travers son passé militaire. Il a obtenu la Silver Star pour un fait d’armes dont il fut le seul survivant. Cette reconnaissance masque une blessure et un fait moins glorieux : il a exécuté à bout portant un jeune soldat ennemi qui tentait de se rendre, et est hanté par son souvenir.

Le film ne verse donc pas dans le récit héroïque conventionnel du vieux soldat que l’on célèbre ou d’on on reconnait l’expérience et la glorifie comme par exemple peut l’être Clint Eastwood dans « le maitre de guerre » en 1986  . Il montre au contraire comment un traumatisme non traité irrigue la vie entière d’un homme.

Ce trauma de guerre peut expliquer, sans les excuser, le racisme ordinaire de Walt, sa misanthropie, son incapacité à exprimer la moindre tendresse à ses proches. L’archétype qui se dessine ici n’est ni glorieux ni misérable : c’est celui (plus juste et plus dur ?), du vieil homme abîmé, dont l’aigreur n’est peut-être pas finalement  un simple trait de caractère mais la trace durable d’un passé mal digéré.

Le film invite à la compréhension, difficile parfois mais absolument pas à l’admiration. Le racisme du personnage n’est pas seulement une toile de fond : il s’exprime crument en insultes répétées, y compris envers les voisins qui finiront par l’accueillir. Le récit fait évoluer le personnage, mais une partie de la rudesse de Walt demeure jusqu’à la fin. La figure de l’aîné ou du vieux n’est donc pas lissée pour la rendre aimable ; elle garde ses aspérités.

Le « dur à cuire » vieillissant et la déconstruction d’un mythe

Pour moi une part de l’intérêt du film tient à la mise en pièces de la persona construite par Eastwood pendant un demi-siècle : le justicier viril, le vengeur solitaire au colt ou au magnum, l’inspecteur Harry ou le manchot d’une des plus fameuses trilogies du cinéma.

Walt en réactive tous les codes : le regard profond, les yeux plissés, le grognement, la posture de défi l’arme braquée. Mais l’intrigue refuse la résolution vengeresse qui accompagnait d’ordinaire ces gestes.

Cet archétype du vieux dur qui s’attendrit à la fin mérite d’être regardé sans complaisance. Pendant une bonne partie du film, Walt est un connard agressif, intimidant, qui règle ses rapports au monde par la menace et l’insulte.

La déconstruction opérée par Eastwood est habile et plaisante mais repose aussi sur le fait que le spectateur ait pris un certain plaisir à retrouver la figure habituelle : le vieux râleur raciste qui fait peur, qui tient tête, qui en impose. Le film joue de cette séduction avant de la démentir.

La représentation de l’âge y est donc double : elle flatte un instant le fantasme du vieillard encore redoutable pour finir pas en montrer l’impasse.

Une relique d’un autre temps

Là où le film aborde de façon frontale le vieillissement, c’est dans sa représentation du déclin physique. Le film met en scène l’altération du corps d’Eastwood lui-même : toux répétées, crachats de sang, maladie pulmonaire terminale annoncée bien avant le dénouement. Walt ne peut plus déplacer seul un simple meuble et doit recourir à l’aide d’un adolescent.

Cette décadence est associée à celle du modèle industriel : Walt est un vestige, au sens propre, le survivant d’une Amérique ouvrière et patriotique en voie de disparition.

Cet archétype du vieil homme comme relique d’un monde révolu est ambivalent : il confère une dignité mélancolique, mais il enferme aussi le personnage dans le passé, comme un objet que le présent a cessé de solliciter. Sa Ford Gran Torino de 1972 (je vous ai déjà dit que j’aimais les vieilles américaines ?), entretenue avec un soin méticuleux, prolonge cette ambiguïté : elle dit à la fois la valeur d’un savoir-faire et l’attachement à une époque qui ne reviendra pas. Comme son propriétaire, la voiture appartient à un temps que le monde autour d’eux a déjà quitté et que le protagoniste veut voir perdurer. LA voiture sera léguée à une condition stricte : pas de découpe de toit, pas de peintures flamme et pas d’aileron arrière »

Le vieil homme isolé

L’isolement de Walt est souvent imputé à l’indifférence de ses fils, dépeints par le principal intéressé comme matérialistes et pressés de le placer en maison de retraite pour récupérer son patrimoine. Cependant l’incapacité de Walt à exprimer l’affection, sa dureté, la distance qu’il a lui-même installée entre lui et les siens ont aussi contribué à ce délitement.

Cet archétype de la rupture entre génération est donc présenté avec une certaine honnêteté. Ici l’éloignement entre un aîné et sa descendance n’est pas toujours à sens unique. Le film ne dit pas seulement avec facilité « voyez comme on abandonne les vieux »; il montre aussi un homme qui a passé sa vie à tenir les autres à distance et qui en récolte la solitude.

Le mentor et « héros blanc »

La relation entre Walt et Thao est classiquement celle de l’archétype du mentor : le vieux Walt transmet un savoir-faire, des codes, un métier, et ouvre à l’adolescent un avenir. Cette filiation choisie, qui se substitue à une filiation biologique défaillante, est l’un des ressorts les plus forts du film sans être des plus original.

Il faut cependant mentionner que cette dynamique a nourri un débat critique nourri autour du tropisme du « sauveur blanc » que j’ai découvert en faisant ce portrait et qui mérite d’être évoqué.

Dans cette lecture, le film place le héros, un vieil homme blanc au centre du destin d’une communauté asiatique, dont les membres servent en partie de simple décor à la rédemption du héros.

La transmission, vue sous cet angle, n’est plus seulement un don généreux mais reconduit une hiérarchie sociale où c’est l’aîné blanc qui sait, qui guide et qui sauve. La représentation de l’âge et celle de l’altérité culturelle s’y trouvent nouées de façon inextricable.

Le sacrifice final : martyre ou autodestruction ?

Le dénouement est le plus commenté du film. Se sachant condamné, Walt refuse d’entraîner Thao dans la vengeance. Il l’enferme pour le protéger, se confesse, puis se présente désarmé devant le gang et provoque sa propre exécution afin de permettre l’arrestation des coupables. Sa dernière image, corps en croix, évoque l’image du martyr

Ce geste peut se lire comme le sommet moral du personnage voir des rôles d’Eastwood là où on aurait pu s’attendre à le voir mourir après avoir exécuter le gang adverse.

Il peut aussi se lire autrement. Walt est déjà condamné par la maladie, il choisit une mort spectaculaire et signifiante plutôt qu’une agonie ordinaire. La frontière entre le sacrifice altruiste et une forme d’autodestruction organisée n’est pas nette. On peut y voir la dignité d’un homme qui décide de sa fin ou on peut aussi y voir un ultime coup d’éclat, la mise en scène héroïque d’une sortie inéluctable que la maladie rendait de toute façon proche. ?

Une figure ambivalente, révélatrice de nos regards sur l’âge

Réunis, ces archétypes ne composent ni un modèle à suivre ni une caricature à dénoncer.  Walt Kowalski est à la fois le vieux soldat abîmé, le dur à cuire dont le film démonte le mythe consciencieusement incarné par l’acteur pendant 50 ans , le corps déclinant filmé sans complaisance, l’aîné en rupture dont la solitude lui incombe en partie, le mentor dont la générosité prête à discussion, et l’homme dont la mort échappe à toute lecture univoque.

Clint Eastwood ne propose une vision apaisée du grand âge, mais un condensé des représentations contradictoires que nous lions aux anciens et que nous projetons sur la fin de vie.

Gran Torino, un de mes films préférés vous l’aurez compris, aurait pu être le testament cinématographique de Clint Eastwood tant il prenait à contrepied les rôles majeurs de sa carrière. Clint a cependant reposé la question de la représentation du vieillissement quelques années plus tard en 2018 dans LA mule. Mais ceci est une autre histoire…

Dessin Original de Didier Axl Plan

Affiche Originale avec la Gran Torino

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