Vieux&Cultes #6 : Roger Murtaugh

Personnage : Roger Murtaugh

Acteur : Danny Glover

Œuvre : L’Arme fatale / Lethal Weapon

Année :1987

L’Arme fatale s’ouvre sur le cinquantième anniversaire de Roger, et la saga le verra vieillir de 1987 à 1998, au même rythme que son interprète Danny Glover.

Murtaugh réunit plusieurs archétypes du grand âge, certains valorisants et d’autres plus discutables. Les films entretiennent avec l’âge du personnage un rapport contradictoire : à la fois un thème récurrent et une cible comique, le revendique et le nie, l’affiche et le contourne.

« Je suis trop vieux pour ces conneries » : un ressort comique mais pas que

La réplique culte du personnage « Je suis trop vieux pour ces conneries »  est devenue l’une des phrases les plus connues du cinéma populaire et d’action, est rentrée dans le langage courant ,et a été de nombreuses fois reprises. Elle sera aussi l’objet d’un Easter Egg particulièrement savoureux dans « Maverick » en 1994.

Elle condense le rapport à l’âge de la série de films, et ce rapport est d’abord comique.

Film après film, la phrase revient comme un gag de répétition ; le troisième volet pousse même la (mauvaise) plaisanterie jusqu’à affubler Murtaugh d’une gaine sous son uniforme pour rire de de sa condition déclinante.

D’un côté, la formule humanise le héros et reconnaît, et le fait reconnaitre, chose rare à l’époque dans le cinéma d’action, qu’un corps vieillit. De l’autre, elle réduit régulièrement l’âge à une source de plaisanterie, un vieux qui ronchonne, qui a mal au dos, qui n’en peut plus. Le vieillissement est plus un running gag qu’une expérience. On rit de l’âge de Murtaugh plus souvent qu’on ne le prend au sérieux.

Cette constance comique a fini par déborder le film lui-même : la phrase est devenue un raccourci culturel pour dire la lassitude de l’âge, citée bien au-delà de ceux qui ont vu le les films. Signe de son efficacité, mais aussi de ce qu’elle fige : l’idée que vieillir, c’est surtout se plaindre d’être dépassé.

Roger, le partenaire raisonnable et utile.

Murtaugh forme avec le jeune Martin Riggs le duo fondateur du film de « buddy cops ». Dans cette mécanique somme toute classique, il tient le rôle du policier posé, méthodique, prudent, le contrepoint du policier, dépressif,  impulsif et spectaculaire qu’est son partenaire. Cette répartition est efficace et attachante, mais elle repose sur un schéma simple : au jeune revient l’action, l’exploit, le panache ; à l’aîné, la prudence, la réticence, le rôle de modérateur.

Cet archétype du vétéran raisonnable n’est pas sans revers. Il tend à placer l’homme mûr en position de faire-valoir : c’est autour de la folie séduisante de Riggs que le film s’organise, tandis que Murtaugh fournit le socle rassurant sur lequel la jeunesse peut être mise en valeur. La star, l’affiche, l’énergie, le titre du film même, c’est le cadet. La sagesse de l’aîné est respectée et respectable, mais, secondaire. Le dispositif associe implicitement l’âge à la retenue et à l’arrière-plan, et la jeunesse au premier plan et à l’héroïsme.

Une saga qui revendique l’âge et le dément à la fois

C’est peut-être la contradiction la plus révélatrice du personnage et des films. Murtaugh répète qu’il est trop vieux pour tout cela et, dès la scène suivante, saute, court, se bat, échange des tirs, survit à des explosions.

Cette incohérence culmine dans le quatrième film, qui retourne la fameuse réplique pour faire conclure aux héros qu’ils ne sont, après tout, « pas trop vieux pour ces conneries ». La formule est plaisante, mais elle annule en partie le sujet qu’elle prétend traiter : le vieillissement, convoqué pendant onze ans comme ressort comique récurrent, est finalement congédié d’une pirouette.

 Le père de famille

La dimension familiale de  Murtaug,  son épouse Trish, ses enfants Rianne, Nick et Carrie, sa maison de banlieue a une place importante dans le récit. Elle donne au personnage une enracinement affectif qui tranche avec la solitude des héros d’action Mais cette même famille est aussi dans le récit une source de vulnérabilités.

À plusieurs reprises, les proches de Murtaugh sont menacés, enlevés, mis en danger pour faire pression sur lui. Le père de famille vieillissant est ainsi défini par ce qu’il a à perdre, là où son partenaire, souvent sans attaches, « n’a rien à perdre » et peut tout risquer. Cette opposition installe, une équation discutable : la maturité et les liens équivaudraient à la prudence et à la fragilité, tandis que la liberté héroïque supposerait d’être seul et sans entraves.

L’opposition est efficace, mais elle enferme aussi l’aîné dans un seul rôle précis : celui de l’homme qu’on tient par ses attaches, dont la maturité se paie d’une forme d’exposition et de prudence contrainte. L’ancrage familial, présenté comme une richesse est donc en même temps une faiblesse exploitable. .

Une relation d’amitié asymétrique

Le lien entre Murtaugh et Riggs est au cœur des films : il  évolue de la méfiance initiale à une fraternité profonde, scellée par un passé commun d’anciens militaires. Murtaugh et sa famille offrent à Riggs, veuf et autodestructeur, un foyer de substitution qui le ramène peu à peu à la vie. C’est une belle histoire d’amitié intergénérationnelle.

Reste que cette relation est aussi asymétrique. C’est autour de la souffrance et de la rédemption du cadet que la série se (re)construit ; Murtaugh, plus stable, sert souvent de point d’appui à la trajectoire de l’autre. L’aîné soigne, accueille, stabilise, fonctions précieuses, mais qui le cantonnent au rôle de soutien d’un récit dont le centre de gravité reste ainsi le plus jeune (On peut d’ailleurs retrouver une dynamique équivalente dans bad boys). On peut lire cette générosité comme une forme de gradeur d’âme ou de noblesse ; on peut aussi y voir une manière, courante, de réserver au vieux la place de celui qui aide les autres à vivre plutôt que celui qui vit sa propre vie.

 La question de la violence et de l’âge

Le troisième film contient une scène marquante où Murtaugh abat un  jeune homme, qui se révèle être un ami de son propre fils. Ce moment, comme d’autres plus tard,  ébranle le vétéran, le confronte à la lassitude, au dégoût de la violence, à l’idée qu’il a peut-être fait ce métier trop longtemps.

La machine du divertissement reprend vite le dessus, et la gravité cède la place à l’action et à l’humour. Cette intermittence a un sens en soi : elle montre que le matériau était là pour une réflexion sérieuse sur le vieillissement d’un homme d’action, et que la saga, la plupart du temps, a choisi de ne pas s’y attarder.

 Une figure ambivalente

Murtaugh est à la fois le vétéran compétent dont l’expérience compte, le vieux dont on rit, le partenaire raisonnable relégué au second plan derrière la jeunesse flamboyante, le père défini par ce qu’il risque de perdre, et l’ami généreux au service de la rédemption d’un autre.

Sa réplique culte, devenue un phénomène culturel, incarne cette ambivalence : une phrase sur la vieillesse que l’on répète en riant mais en y croyant parfois.

« L’Arme fatale » illustre la manière dont le cinéma grand public aborde le vieillissement de ses héros, celle d’une culture populaire qui plaisante volontiers sur le fait de vieillir, à condition de ne pas avoir à le regarder en face.

Merci à Didier Axl Plan pour cette nouvelle caricature

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