Vieux et Culte: Tortue Géniale

Nom du personnage : Tortue Géniale (Kamé Sennin, également appelé Muten Roshi, le « Grand Maître Invincible des Arts Martiaux »)

Nom de l’auteur: Akira Toriyama

Année : 1984 (première apparition en décembre 1984, dans le troisième chapitre du manga Dragon Ball)

Tortue Géniale est l’un de ces personnages, qui condense, dans une seule silhouette reconnue au premier coup d’œil par plusieurs générations, une série d’archétypes liés au vieillissement.

 Vieil homme chauve et barbu, lunettes de soleil vissées sur le nez, démarche traînante, il est à la fois  le sage vénérable, le combattant redoutable, le mentor dévoué, le ressort comique et le vieillard obsédé.

 Akira Toriyama ne cherche pas à en faire un modèle : certains traits de caractère flattent la figure du grand âge et d’autres la rabaissent ouvertement. C’est cette ambivalence qui rend le personnage intéressant à examiner du point de vue des représentations du vieillissement.

La mémoire vivante : entre autorité et anachronisme

Tortue Géniale est avant tout un survivant âgé dans l’œuvre de plus de 300 ans. Il a connu la première attaque du Démon Piccolo, assisté au sacrifice de son  maître Mutaito, gravi le premier la tour Karin et mis au point, après cinquante années d’isolement, la technique emblématique de la série.

Cet archétype de la mémoire vivante, classiquement associé au grand âge et est en général présenté comme une richesse. Le récit en tire pourtant un double usage. D’un côté, ce passé confère au personnage une autorité que nul ne conteste et de l’autre, et de l’autre, ce même ancrage dans un temps révolu nourrit son image d’homme d’un autre âge, dont les références et les manières datent.

Ce qui rend le personnage précieux le rend aussi, par moments, obsolète, l’œuvre ne tranchant pas entre les deux lectures et les faisant coexister.

Le maître transmetteur : Le sensei archétype valorisant mais convenu

Le premier visage du personnage est le plus flatteur : celui du mentor. Toute la lignée des combattants de la Terre descend de son enseignement, le grand-père adoptif de Son Goku, puis Goku lui-même, Krillin, Yamcha… Il ne transmet pas seulement des techniques , mais une manière d’aborder l’effort. Par exemple, faire porter à ses élèves de lourdes carapaces au fil de tâches ordinaires par exemple.

Cet archétype du vieux sage qui forme la jeunesse est valorisant mais aussi finalement extrêmement conventionnel. Le mentor âgé qui transmet puis s’efface est une figure extrêmement balisée du récit d’apprentissage, de contes les plus anciens à Karate Kid .

Finalement le grand âge ne serait utile que dans la mesure où il prépare la relève, et donc quand il regarde vers la génération suivante plutôt que vers lui-même. La valeur du senior y reste largement indexée sur son utilité sociale et principalement pour les jeunes : il compte parce qu’il donne, rarement pour ce qu’il vit ou désire en propre. C’est un archétype positif, mais qui enferme aussi la vieillesse dans un rôle serviciel.

La force cachée : une subversion qui confirme le préjugé

Deuxième archétype, plus retors : celui de la puissance dissimulée sous un corps frêle d’apparence diminuée. Toriyama joue constamment de ce contraste du vieillard chétif se trouvant être  l’un des êtres les plus redoutables. Son apparition en tant que  « Jackie Chun », identité sous laquelle il combat incognito dans les premiers tournois pour éviter que ses jeunes élèves ne s’enorgueillissent d’une victoire trop précoce, en est l’illustration la plus aboutie.

Cela pourrait aussi être vu comme une finalement de l’antiagisme : ne jamais juger quelqu’un sur son apparence. Cependant le ressort ne fonctionne que parce qu’il s’appuie, pour l’inverser, sur le préjugé (aurait il pu faire autrement ?) qu’il prétend combattre. Si la force du vieil homme surprend, c’est que l’on attend d’un corps âgé qu’il soit faible ou diminué.

Le senior puissant est donc une anomalie savoureuse, une exception qui étonne et non une possibilité banale.

Le vieillard obsédé : un archétype problématique

Le caractère le plus problématique du personnage est aussi le plus difficile à défendre : sa lubricité affichée, qui le range dans la catégorie de l’« ermite pervers ». Lopin d’être  anodin et ce trait de caractère puise dans la tradition littéraire asiatique, notamment le mythe de Kume Sennin raconté dans le recueil médiéval  Konjaku Monogatari.

Cette histoire est celle d’un ascète qui perd ses pouvoirs de voler le jour où son regard se laisse distraire par une jeune femme. Le nuage magique que  Tortue Géniale ne peut plus chevaucher, l’esprit troublé, est une référence directe à cette légende.

Sur le plan narratif, ce ressort humanise quelque peu  le mentor et le dépouille de toute solennité, bien au contraire… Mais il faut le nommer pour ce que c’est  : un archétype qui associe le grand âge à une sexualité intrusive et comique, tournée en dérision. Dans les premiers arcs, ses exigences déplacées vis-à-vis de jeunes filles servent de moteur à l’intrigue et de comique de répétition. Ce type de représentation, aujourd’hui, n’irait évidemment pas de soi même si 20 ans plus tard Naruto a utilisé le même archétype avec Jiraya mais en le lissant..

Cette représentation réduit périodiquement le personnage à ses pulsions et  banalise un comportement qui, hors cadre humoristique, serait du harcèlement.  Cela  perpétue l’idée du « vieux cochon » comme catégorie risible. C’est un archétype négatif du vieillissement, et le neutraliser en simple « facétie attachante » reviendrait à en escamoter la portée. Il coexiste avec la sagesse du personnage sans jamais s’y dissoudre.

C’est cette coexistence qui dit quelque chose de la façon dont la fiction populaire autorise le grand âge à être respectable et ridicule à la fois.

L’obsolescence et le retour : l’ambivalence du « dépassé »

Autre archétype, plus mélancolique : celui du combattant rendu obsolète par le temps. Pendant toute la szga  Dragon Ball Z, le personnage est distancée par l’échelle de puissance des nouvelles générations. Il est cantonné alors au rôle du patriarche qui observe depuis sa maison au milieu de l’océan, spectateur d’un monde qui le dépasse et ne serait finalement plus le sien. Rien de plus que la figure d’un « has-been » bienveillant, dont l’heure est passée

Toriyama choisit ensuite de le réhabiliter dans Dragon Ball Super : le maître revient au combat, ressort des techniques que lui seule maîtrise encore, et rappelle à ses élèves que la vraie force ne tient pas à l’accumulation de puissance. Ce retour est souvent lu comme une revanche du senior sur son effacement. Le vieux maître brille un instant, puis reprend sa place en retrait. L’archétype oscille ainsi entre deux rôles familiers : l’expérience qui garde sa valeur, et le passé que l’on convoque brièvement, avant de le renvoyer à la marge

Une philosophie d’équilibre, tenue à distance par le comique

Le personnage porte enfin une éthique de vie pouvant évoquer un vieillissement équilibré : bien s’entraîner, bien étudier, bien manger, bien dormir. L’École de la Tortue refuse la domination  par la force au profit d’un développement global de la personne. Formulé ainsi, le dicton,  pourrait même figurer dans un guide pour le bien vieillir de l’OMS

Cette sagesse est néanmoins est régulièrement contredite par les travers du personnage, sa paresse, sa gourmandise, ses obsessions. L’équilibre qu’il prêche coexiste avec une image de vieillard désordonné et complaisant..

Une figure composite, miroir d’un regard ambivalent sur le vieillissement

Réunis, ces archétypes ne dessinent ni un modèle ni une caricature, mais un composé d’archétype.

Tortue Géniale est simultanément le sage respecté,  le corps sous-estimé, le vieillard tourné en dérision, le combattant que l’on croit fini et le maître que l’on redécouvre.

Analyser le personnage sous l’angle du vieillissement, c’est donc moins y trouver un exemple à suivre qu’un révélateur : celui des représentations, valorisantes et dévalorisantes, que nous continuons d’accoler au grand âge, souvent sans les distinguer.

D’où le fait de l’avoir choisi comme premier portrait de la série.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *