Vieux&Cultes #4: Gandalf

Nom : Gandalf
Auteur : J. R. R. Tolkien
Acteur : Ian McKellen
Première apparition : 1937, Le Hobbit


Quand on pense à un vieux personnage de la culture geek, difficile de faire plus évident que Gandalf.

Longue barbe grise, puis blanche. Un chapeau pointu, un bâton magique, la voix grave et une belle grappe d’années au compteur, Gandalf dispose de connaissances que personne d’autre ne possède et a pris l’étrange habitude de débarquer sans prévenir pour expliquer aux jeunes ce qu’ils devraient faire de leur vie. Voici l’archétype parfait du vieux lanceur de sorts par excellence.

Le vieux sage de la fantasy quoi. Sauf que Gandalf n’est pas vraiment vieux. M’enfin il est vieux, mais ni incapable, ni sur le déclin contraint à former son successeur. Bien au contraire. Le projet Gandalf est tout autre pour Tolkien.

Dans Le Hobbit, Gandalf débarque chez Bilbo avec une allure de vieux vagabond et vient foutre un bordel monumental dans la petite existence parfaitement rangée du Hobbit.

Bilbo avait prévu une vie pépouze. Gandalf avait prévu une aventure. Bilbo refuse, Gandalf part avec les nains, sans lui. Bilbo se ravise et finit par le rattraper, piqué par la curiosité naturelle des Touque et par la hype promise par le vieux sage. Bim! 1-0 pour le papi.

Habituellement, le vieux personnage de fiction est souvent celui qui regarde les jeunes partir à l’aventure. (Yoda, Tortue Géniale, Panoramix…) Gandalf, lui, “lead the way”. Il marche, il chevauche, il voyage, se bat, enquête…

Il est vieux, mais pas passif. C’est peut-être l’une des premières choses que Tolkien raconte sur la vieillesse : avoir beaucoup vécu n’implique pas d’avoir fini de vivre.

Le twist, c’est que Gandalf n’est pas un vieil Homme.

Gandalf ou Mithrandir, voire même “Grand Elfe” (lol), Olórin semble avoir été créé pour participer à l’ordre et à l’harmonie d’Eä (l’Univers dans l’œuvre de J. R. R. Tolkien), comme les autres Ainur.

Dans Le Silmarillion, Ilúvatar (Dieu) crée les Ainur à partir de sa pensée. Certains entrent ensuite dans Eä et deviennent les Valar et les Maiar. Olórin fait partie de ceux qui servent les Valar.

Tolkien nous apprend quelque chose de très révélateur sur lui dans Unfinished Tales : “Of all the Istari, Olórin was the wisest.” En effet, son rôle n’est pas d’être un guerrier. Il est associé à la pitié, la patience, l’espérance et l’inspiration.

Après la montée de Sauron, les Valar ne veulent pas envoyer une armée de dieux capables de l’écraser mais décident d’envoyer des conseillers (des Istari) en Terre du Milieu.

Toujours dans Unfinished Tales, Tolkien nous raconte que lorsque les Istari sont réunis pour décider qui partira, Olórin est celui qui hésite le plus, parce qu’il craint Sauron et se sait moins puissant que lui.

Manwë insiste alors pour qu’il parte (et Tolkien nous donne une raison remarquable : précisément parce qu’Olórin est le plus humble.)

Autrement dit, le meilleur candidat pour combattre Sauron n’est pas nécessairement celui qui possède le plus de puissance mais celui qui est le moins susceptible de tomber amoureux de sa propre puissance.

Gandalf, en personnage extraordinaire, est là pour aider les autres à se sauver eux-mêmes. Son rôle est volontairement limité. Il doit conseiller sans gouverner. Inspirer sans imposer et rassembler sans remplacer.

Pour cela, l’apparence du vieil homme sage est idéale et lui apporte le supplément de crédit nécessaire pour composer avec ces gros chads égotiques que sont les boss des races naines, elfes et humaines.

Mais le problème avec les vieux sages, c’est qu’ils sont généralement chiants ! Le vieux sage est un archétype de fiction bourré de clichés.

Il sait tout. Quand il n’explique pas, il prévient. Mais le héros n’écoute pas. Le héros se plante et le vieux sage avait raison. Fin du game.

Gandalf est plus amusant. Il est parfois colérique voire autoritaire, souvent mystérieux, toujours manipulateur. Il cache des informations, il engueule les autres et peut faire peur. (cc Théoden sous emprise)

Tolkien nous présente un personnage quasi divin, un être a priori surpuissant mais l’intègre au monde des Hommes, “presque” à leur image, avec humanité. Ses défauts le rapprochent de ce que nous sommes, nous, lecteurs.

Par exemple, Gandalf sait énormément de choses, mais il ne sait pas tout.

Il connaît l’histoire, les peuples, à des souvenirs d’anciennes guerres. Bien qu’il reconnaisse des signes que les autres ne voient pas, il n’est pas omniscient. Il doit chercher, comprendre, faire des hypothèses, prendre des décisions voire parfois se tromper.

C’est à mon sens une vision beaucoup plus intéressante: vieillir ne donne pas toutes les réponses mais permet, par l’expérience, de disposer de davantage de points de comparaison et une prise de recul quant aux risques (il ne prend pas l’anneau, ne cherche pas à obtenir le pouvoir, conscient du risque que cela représente)

Il sait qu’il existe une différence entre avoir du pouvoir et avoir besoin de l’exercer. Cette différence devient particulièrement intéressante quand on la regarde à travers le prisme de l’âge.

Quand le jeune héros cherche à prouver, le vieux personnage, lui, peut commencer à se demander comment il peut accompagner, transmettre. Gandalf ne cherche pas à devenir indispensable. Il cherche à rendre les Hommes capables de se débrouiller sans lui. 

Il passe son temps à pousser des gens plus jeunes que lui à devenir ce qu’ils peuvent être. Sans faire le job à leur place bien sûr, il les met sur la route, leur donne une information au bon moment et les motive lorsqu’ils hésitent.

Il intervient seulement quand la situation devient critique (“Attendez ma venue aux premières lueurs du cinquième jour. À l’aube, regardez à l’est”.)

Mais (spoiler alert) Gandalf meurt !

Tolkien, en effet, fait quelque chose d’assez radical. Il tue son vieux sage.

Pont de Khazad-dûm. Balrog. Bim ! Fin du vieux. Frodon chiale. Toute la commu en pls.

Et là, Tolkien pourrait faire ce que font énormément d’histoires : trouver une manière de restaurer le personnage comme avant. Mais non. Gandalf revient, changé, toujours aussi vieux ! Plus blanc que blanc, over cheaté. Comme quoi, pexer c’est jamais fini ! 

Et puis il y a Ian McKellen.

Pour une génération entière, le visage de Gandalf est devenu celui de cet acteur britannique. Lorsque La Communauté de l’Anneau sort en 2001, McKellen a 62 ans.

On n’est donc pas dans le vieux personnage fabriqué par un jeune acteur maquillé sous trois kilos de latex façon Père Fouras. Le visage que nous voyons est vraiment celui d’un homme qui a vécu un peu. 

Je trouve que Peter Jackson a formidablement exploité cette présence. Le Gandalf de McKellen semble parfois fragile. Les épaules en dedans, appuyé sur son bâton.

Puis il parle et la pièce change de température. Tout le monde comprend que ce vieux monsieur n’est probablement pas quelqu’un qu’il est très judicieux d’emmerder.

Les films accentuent aussi son côté guerrier. Gandalf affronte le Balrog, les Nazgûls, Saruman. Le cinéma rend donc sa puissance beaucoup plus visible que les livres, mais l’idée fondamentale reste intacte : il est vieux et badass !

Sans attendre que le monde passe, il est celui qui continue à y participer. Il ne radote pas en répétant que tout était mieux avant et que son époque va disparaître.

Les Elfes partent, les anciennes puissances s’effacent, le monde change, les Hommes prennent leur place, et Gandalf ne cherche pas à empêcher cette transformation : au contraire, c’est le destin de la Terre du Milieu alors, en bon C-level Manager de transition, il accompagne le changement.

Il sait que son monde n’est pas éternel et que lui n’est pas éternellement nécessaire. C’est probablement la différence entre l’ancien et l’Ancien.

L’ancien considère son expérience comme un titre de propriété là où l’Ancien considère son expérience comme quelque chose qu’il doit transmettre avant de partir.

À la fin du Seigneur des anneaux, Gandalf s’en va parce que son travail est terminé. Il ne meurt pas, et ne quitte pas la troupe en donnant un ultime conseil. 

Gandalf est un personnage vieux, mais certainement pas dépassé.

Il représente la mémoire sans nostalgie, l’expérience sans immobilité, l’autorité sans domination, la transmission sans paternalisme. (et même la puissance sans obsession du pouvoir)

Mais surtout, Gandalf nous rappelle quelque chose que la fiction oublie parfois : vieillir n’est pas forcément devenir moins intéressant.

Vieillir c’est avoir davantage d’histoires à raconter, davantage de conneries à éviter, davantage de cicatrices à montrer et surtout, davantage de choses à transmettre.

Vive les vieux !

Ce portrait nous a été proposé par Nicolas Rambaud et est illustré par l’ami Didier Axl

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