Vieux&Cultes #7 : Jean-Luc Picard
Personnage : Jean-Luc Picard
Acteur : Patrick Stewart
Oeuvres : Star Trek : The Next Generation / Star Trek : Picard
Année : 1987-2023
Jean-Luc Picard est un capitaine terrien (d’origine française, cocorico !) de 58 ans quand il prend le commandement de l’USS Enterprise NCC1701-D en 2363 dans le 1er épisode de Star Trek : The Next Generation. Après une jeunesse quelque peu fougueuse, qui lui vaudra notamment une lourde opération cardiaque avec à la clé un cœur artificiel après une rixe avec des Nausicaans dans un bar, il s’est rangé et a progressivement gravi les échelons avec un grand sens du devoir, au sein de Starfleet, la branche d’exploration de la Fédération des Planètes Unies qui oscille entre organisation scientifique et bras armée de celle-ci au gré des péripéties rencontrées.
Après la mort de son supérieur sur le vaisseau Stargazer où il officiait en tant que lieutenant, il deviendra le plus jeune capitaine de Starfleet par la force des choses et atterrira donc ensuite dans le fauteuil de commandement de l’USS Enterprise quelques années plus tard. Pour un peu de contexte, il s’agit du 5e vaisseau nommé ainsi et ce poste implique évidemment un héritage des plus glorieux au fils des années car il a notamment été occupé par Christopher Pike (Star Trek : Strange New Worlds) ou encore le fameux James T. Kirk (Star Trek : The Original Series).
C’est à partir de là que nous verrons le personnage vieillir sur nos petits et grands écrans de 1987 à 2023 (36 ans !). Jean-Luc Picard semble figure d’autorité dès le départ du fait de son poste, mais également un peu austère et sans doute un peu solitaire même s’il a une équipe de commandement et un équipage autour de lui. Progressivement, Picard laissera sa maturité déjà installée se fêler au gré des pertes ponctuelles de maîtrise auxquelles certaines de ses aventures le confronteront, comme son assimilation provisoire par les Borgs en fin de la 3e saison qui aura des conséquences façon syndrome post-traumatique dans le film Star Trek : First Contact des années plus tard.
Des épisodes spécifiques de la série Star Trek : The Next Generation confronteront par avance Jean-Luc Picard à son propre vieillissement. C’est d’ailleurs un intérêt majeur des œuvres de science-fiction de pouvoir se permettre ce genre d’expérimentation !
L’un des plus évidents est « The Inner Light » vers la fin de la 5e saison où Picard vit une autre existence sous une autre identité, Karmin, et y expérimente une vie très différente de la sienne sur plusieurs décennies ! Il y a une famille, des enfants et vit son propre vieillissement… Alors qu’à la fin, cela se résumera à une expérience de la vieillesse avant même de vieillir réellement ! Ainsi, Jean-Luc Picard vit à cette occasion le questionnement sur une vie réussie que tout le monde peut se poser en vieillissant en confrontant le personnage à une vie qu’il n’a pas vécu : ai-je fait les bons choix ? La bonne carrière ? Ai-je bien protégé mes proches ? Eduqué mes enfants ? La réponse y est plutôt positive en un sens car, dans cette vie-là, ce n’est pas sa carrière ou ses faits d’armes qui lui auront procuré une belle vie.
Le 15e épisode de la saison 6, « Tapestry » amène le Jean-Luc Picard à priori mort de son cœur artificiel défaillant à revivre l’évènement qui dans sa jeunesse a amené à la pose de cet appareil médical. Il revisite ses comportements immatures de jeunesse en les condamnant et souhaitant les corriger mais finira progressivement par les accepter comme une partie de sa propre construction. Si « The Inner Light » se concentrait sur les chemins de vie non pris, « Tapestry » appuie sur l’acceptation de certaines stupidités de jeunesse qui n’ont pas matière à être corrigées (ou balayées sous le tapis) avec l’âge mais plutôt acceptées comme un chemin de vie dont les hauts n’ont de valeur que si les bas sont considérés de la même manière.
Pour clore la série, l’épisode « All Good Things…” amène le capitaine Picard, sous un prétexte de grand danger cosmique comme d’habitude, à revisiter plusieurs époques de sa vie mais également un futur où il est plus âgé de 25 ans et « retraité » en France dans le vignoble familial. A cette occasion, Picard cherche à convaincre ses anciens compagnons de ce danger mais sans l’autorité de son poste, il se confronte à un certain manque de crédibilité que certains expérimentent en vieillissant que ce soit par la perte de stature d’un poste à responsabilités mais également tout simplement en perdant une certaine autorité de patriarche quand le vieillissement fait perdre certains moyens physiques ou intellectuels.
Une fois la série télévisée terminée, Jean Luc Picard et son équipage trouveront le chemin du grand écran pour 4 films et le premier, « Generations », n’est pas que la fameuse rencontre improbable entre le Capitaine Kirk et le Capitaine Picard. Il s’agit également de la remise en question de Picard face au décès de son frère Robert et de son neveu René. En effet, le dévouement de Jean-Luc à sa carrière avait en partie pour fondation que la continuité familiale était déjà assurée. Changement de perspective soudain : Picard doit envisager une fin sans descendance ! Ainsi, l’isolement cohérent avec sa vie professionnelle va se transformer en une solitude où la famille n’est plus là et où une certaine importance de la lignée, ou à minima du nom de famille, se retrouve balayée par un incendie des plus banal dans une vie remplie de vaisseaux spatiaux et de mondes extra-terrestres !
Picard accumule ainsi les cicatrices au propre (le cœur artificiel) comme au figuré (le traumatisme de l’expérience Borg, les multiples vies vécues au sein d’une seule, le deuil de sa famille…) et forge ainsi son expérience certes. Mais la sagesse de l’âge a un coût que les jeunes n’imaginent que difficilement.
On retrouve enfin le personnage de Jean-Luc Picard quelques années plus tard dans la série Star Trek : Picard et après la série d’origine et les 4 films, notre « Capitaine » est ce coup-ci réellement retraité de Starfleet et habite bien son domaine viticole. La question de qui suis-je lorsque je ne suis plus ce que j’ai été professionnellement est ici posée frontalement. Il n’y a plus Starfleet ou l’uniforme pour appuyer le bien-fondé de ses choix ou de ses convictions. On est confronté à la mise à la retraite de quelqu’un de haut placé et compétent dans une institution et qui redevient soudainement une personne lambda.
D’autant plus que l’acteur qui l’interprète comme le personnage ont vieilli et soudain le questionnement sur l’avenir, la découverte de nouveaux mondes, de nouvelles civilisations inhérentes aux séries Star Trek a plutôt laissé place à un regard sur le passé. D’abord, il va ressasser le deuil des proches (en commençant par Data qui va hanter la 1ère moitié de cette série), ce qui est d’autant plus difficile quand sa propre vie va être artificiellement prolongée par un corps synthétique, même si ce n’est pas un corps plus « jeune » pour autant. Cette astuce scénaristique de prime abord évoque un message positif néanmoins : le vieillissement est en grande partie lié à la dégradation du corps mais même en changeant de corps, on n’efface pas qui est et ce qui a fait Jean Luc Picard.
Enfin, la fin de cette série va progressivement confronter le personnage caractérisé pendant des dizaines d’années par le commandement d’équipage à l’expérience de la famille et de la paternité. Jusqu’au bout, la vie peut être pleine de surprises et proposer de nouveaux défis parfois plus positifs que la lutte contre son propre corps ou son propre esprit.
Jean-Luc Picard nous présente ainsi l’archétype du carriériste qui s’interroge en vieillissant sur ses choix et sur sa place dans la société une fois le travail sorti de l’équation. Ici, pas de colère sur son environnement, pas de sagesse « magique » : c’est le poste qui lui a donné l’autorité et ses cicatrices. Il a évolué avec des valeurs positives et un entourage fidèle mais au crépuscule da son existence, le questionnement sur sa place dans la société et son héritage reste.
La franchise Star Trek est coutumière (et parfois moquée) pour ses questionnements philosophiques mais le personnage de Jean-Luc Picard par sa longévité à l’écran (environ 200 épisodes et films combinés) apporte plus qu’un scénario ponctuel sur le vieillissement et dépeint un parcours plutôt positif même si les cicatrices qui auront forgé le personnage et ses peurs avec l’âge avançant sont évidemment bien là.
Note d’Eric, fondateur des arts narratifs, qui a rédigé ce portrait:
Un petit aparté pour conclure : à l’heure où je termine ces lignes, l’acteur qui interprétait ce personnage, Patrick Stewart, vient tout juste de nous quitter à l’âge de 86 ans. Et outre des scénarios bien pensés, il est évident que la profondeur du personnage comme la crédibilité de son vieillissement à l’écran lui doivent énormément.
Note de Romain qui coordonne le projet Vieux&Cultes:
Jean-Luc Picard a plusieurs fois évoqué le vieillissement dans l’univers Star Trek. Une de mes citations préférées:
« Quelqu’un m’a dit un jour que le temps était un prédateur qui nous traquait toute notre vie. Mais je préfère croire que le temps est un compagnon qui nous accompagne dans notre voyage et nous rappelle de chérir chaque instant, car ils ne reviendront jamais. »
Toujours un grand merci à Didier Axl Plan pour l’illustration:


