Vieux et Culte : Carl Fredricksen

Nom du personnage : Carl Fredricksen

Nom de l’acteur : Edward Asner, voix originale ; Charles Aznavour, voix française

Film : Là-Haut (Up)

Nom de l’auteur / réalisateur : Pete Docter et Bob Peterson

Année : 2009

Carl Fredricksen a soixante-dix-huit ans.

Il est veuf. Retraité. Ancien vendeur de ballons. Il vit seul dans une petite maison qui semble avoir été oubliée par la ville. Autour d’elle, les immeubles montent. Les grues avancent. Les pelleteuses creusent. Le monde moderne pousse, construit, remplace. Carl, lui, reste. Sa maison aussi. Elle occupe un petit morceau de terrain. Mais elle contient toute une existence. Ellie son amour d’une vie est partout. Dans les murs. Dans les meubles. Dans les photographies. Dans les habitudes. Chaque objet raconte quelque chose. La maison n’est donc plus seulement un logement. Elle devient une mémoire habitable.

C’est là que commence le portrait de Carl. Pas avec son âge. Avec son attachement. Car vieillir ne signifie pas seulement compter davantage d’années. Cela signifie aussi accumuler des traces. On garde des objets. Des photos. Des lettres. Des meubles dont on ne se sert presque plus. On garde des lieux parce qu’ils contiennent des personnes qui ne sont plus là.

Le vieux devient alors celui qui porte. Il porte son corps vieillissant. Il porte ses souvenirs. Il porte ses morts. Et parfois, il porte trop. Carl appartient d’abord à cet archétype du vieil homme qui refuse de partir. Il ne veut pas vendre sa maison. Il ne veut pas rejoindre une maison de retraite. Il refuse que les autres décident de ce que doit devenir son existence. Il résiste.

On pourrait facilement le considérer comme un vieux grincheux. Il parle peu. Il s’emporte vite. Il regarde le monde avec méfiance. Il semble toujours contrarié. Les ouvriers l’agacent. Les promoteurs l’agacent. Les enfants l’agacent. Mais derrière la colère, il y a du chagrin. Carl n’est pas simplement un homme difficile. C’est un homme qui a perdu celle avec qui il avait imaginé vieillir. Ellie est morte. Avec elle disparaît une partie du futur qu’ils avaient construit ensemble.

C’est peut-être cela qui rend le vieillissement si particulier. On perd progressivement des personnes. Mais on perd aussi des futurs possibles. Carl ne pleure donc pas seulement Ellie. Il pleure les voyages qu’ils n’ont pas faits. Les paysages qu’ils n’ont pas vus. Les projets restés dans les cartons. Les années qui auraient dû venir.

Le deuil occupe alors tout l’espace. Et cet espace prend la forme d’une maison. La maison devient le coffre du passé. Carl s’y enferme parce qu’il pense y conserver Ellie. Il ne veut rien changer. Il ne veut rien déplacer. Il veut maintenir le monde exactement comme il était.

Mais le monde refuse de rester immobile. Voilà le conflit. D’un côté, Carl veut conserver. De l’autre, le monde veut transformer. La ville avance. Le vieux reste. On retrouve ici une représentation classique de la vieillesse : le vieux serait celui qui appartient à l’ancien monde. Celui qui connaît les choses d’avant. Celui qui se souvient. Celui qui regarde les nouveautés avec suspicion.

Mais Là-haut ne s’arrête pas à cette image. Le film lui fait faire quelque chose d’impossible. Carl fait voler sa maison. Il attache des milliers de ballons au toit. La maison quitte le sol. Elle monte. Le symbole est simple. Et il fonctionne. Carl semblait être l’homme le plus immobile du film. Il devient celui qui voyage. Celui que l’on voulait déplacer devient celui qui déplace sa maison. Celui que l’on voulait enfermer dans une institution prend son envol. Le vieux devient nomade.

La maison, elle aussi, change de sens. Elle n’est plus seulement le lieu où Carl conserve son passé. Elle devient un véhicule. C’est là que l’objet devient intéressant. Une maison devrait être fixe. Un ballon devrait monter. Une canne devrait soutenir un corps. Un album devrait conserver des souvenirs. Dans Là-haut, les objets changent de fonction. La maison devient un moyen de transport. Les ballons deviennent un moteur. La canne devient une arme. L’album devient une révélation. Rien ne reste complètement à sa place. Même Carl.

Les ballons racontent aussi quelque chose du vieillissement. Un seul ballon ne peut presque rien. Il faut les multiplier. Il faut les accumuler. Alors seulement ils soulèvent une maison entière.

Les souvenirs fonctionnent un peu de la même manière. Un bibelot paraît léger. Une photographie ne pèse presque rien. Une voix entendue dans sa tête ou encore une chanson ne pèsent rien. Mais additionnez-les. Alors ils deviennent lourds. Ils forment une vie.

Carl transporte cette vie avec lui. Son âge semble être le poids de toutes ces choses accumulées. Pourtant, ce même poids peut devenir une force. Le paradoxe est là. Ce qui l’empêche d’avancer peut aussi le faire décoller.

Carl incarne alors une vieillesse ambivalente. Une vieillesse qui porte. Une vieillesse qui résiste. Une vieillesse qui peut enfermer, mais qui possède aussi une mémoire immense. Et puis Russell arrive et tout change.

Russell est un enfant. Il parle beaucoup. Il bouge beaucoup. Il pose des questions. Il veut aider. Il possède cette énergie qui manque à Carl. Ils semblent incompatibles. Le vieux et l’enfant. Le passé et l’avenir. Le silence et le bavardage. La lenteur et la vitesse. Pourtant, ils vont avancer ensemble. Cette rencontre est essentielle parce qu’elle renverse une idée ancienne : le vieux serait celui qui transmet, l’enfant celui qui reçoit.

Ici, les choses circulent dans les deux sens. Carl transmet son expérience à Russell. Il le protège. Il lui apprend à tenir bon. Mais Russell donne aussi quelque chose à Carl. Il lui redonne une raison d’agir. Il le force à regarder devant lui. Il le sort de son tête-à-tête avec les morts. L’enfant apprend du vieux. Mais le vieux apprend de l’enfant. La transmission devient réciproque. C’est peut-être l’une des plus belles idées du film. Une génération ne possède jamais tout le savoir. Elle reçoit. Elle transforme. Elle transmet à son tour. Puis elle reçoit encore. Le vieux n’est donc pas un livre fermé. Il peut encore apprendre. Il peut encore changer. Il peut même encore commencer une histoire.

Carl commence pourtant son voyage avec une idée fixe : accomplir la promesse faite à Ellie. Il veut atteindre les chutes du Paradis. Il veut poser la maison là-bas. Il veut terminer ce qu’ils n’ont jamais pu terminer ensemble. Mais le voyage lui apprend quelque chose. Une promesse peut devenir une prison. Carl croit d’abord qu’être fidèle à Ellie signifie conserver tout ce qu’ils ont été. Puis il découvre que la fidélité peut prendre une autre forme. Continuer. Vivre. Aimer encore. Protéger quelqu’un d’autre. Accepter que la vie ne s’arrête pas avec celui ou celle que l’on a perdu.

Carl doit donc apprendre à lâcher. Et lâcher est difficile lorsque l’on a soixante-dix-huit ans et que l’on a déjà beaucoup perdu.

Le vieillissement impose des renoncements. Le corps change. La force diminue. Les déplacements deviennent plus difficiles. Les proches disparaissent. Les habitudes se brisent. Mais Là-haut refuse de réduire la vieillesse à une succession de pertes.

Carl ne retrouve pas vingt ans. Il ne devient pas soudainement jeune. Son corps reste vieux. Il marche avec une canne. Il porte des lunettes. Il se fatigue. Il souffre. Il avance parfois avec difficulté. Le film ne cache pas cette réalité. Mais il pose une question simple : que peut encore faire un corps vieillissant ?

La réponse surprend. Beaucoup. Pas tout. Mais beaucoup. Carl traverse des paysages. Il affronte des dangers. Il protège Russell. Il marche. Il tombe. Il se relève.

La vieillesse ne disparaît pas. Elle change de signification. Le corps âgé n’est plus seulement un corps diminué. Il devient un corps expérimenté. Un corps qui connaît ses limites et qui peut pourtant les déplacer. La canne représente très bien cette contradiction. Elle signale la fragilité. Mais elle donne aussi de l’appui.

Elle accompagne Carl depuis longtemps. Elle porte presque autant son histoire que lui. Et lorsqu’il s’en sert pour se défendre, l’objet change encore de statut. La faiblesse devient une ressource. Même chose pour la maison. Elle semblait être le symbole de l’immobilité. Elle devient l’instrument du voyage.

Les objets racontent donc Carl mieux que les mots. La maison dit : « Je me souviens. » La canne dit : « Je tiens debout. » Les ballons disent : « Je peux encore partir. » L’album d’Ellie dit : « Tout n’est pas terminé. » Cet album joue un rôle décisif.

Carl croit connaître son histoire. Il pense avoir vécu le grand récit de sa vie avec Ellie. Puis il découvre que l’album contient des pages qu’il n’avait pas réellement regardées. Il comprend alors quelque chose de simple. Même une longue vie garde des zones inconnues. Avoir vécu longtemps ne signifie pas avoir tout compris.

La mémoire n’est pas une photographie exacte du passé. Elle sélectionne. Elle oublie. Elle reconstruit. Elle donne du sens après coup. Carl doit donc relire sa propre vie. C’est peut-être aussi cela vieillir. Regarder derrière soi, mais avec des yeux nouveaux. Le temps transforme celui qui se souvient. Carl commence par être le gardien de son passé. Puis il devient son interprète. Enfin, il accepte de ne plus vivre uniquement dedans. C’est à ce moment que son archétype change. Au départ, nous avons le vieux grincheux. Puis vient le veuf. Ensuite le gardien de la mémoire. Puis l’aventurier. Et finalement le passeur.

Le passeur conduit quelqu’un d’un endroit à un autre. Carl croit conduire sa maison vers les chutes du Paradis. Mais il conduit surtout Russell vers une nouvelle étape de sa vie. Et Russell conduit Carl ailleurs. Vers une autre manière d’être vieux. Une vieillesse ouverte.

Une vieillesse qui ne se définit plus par ce qu’elle possède, mais par ce qu’elle peut encore donner. Carl cesse peu à peu de protéger uniquement les souvenirs d’Ellie. Il protège Russell. La différence paraît minuscule. Elle change tout.

Au début, Carl regarde ce qu’il a perdu. À la fin, il regarde celui qui est encore là. C’est le passage du souvenir au lien. Et le lien remet le temps en mouvement.

Voilà pourquoi Carl constitue un personnage aussi intéressant pour réfléchir au vieillissement. Il rassemble plusieurs images du vieux et les fait bouger. Le vieux fragile. Le vieux autoritaire. Le vieux grincheux. Le vieux veuf. Le vieux solitaire. Le vieux gardien du passé. Mais aussi le vieux voyageur. Le vieux protecteur. Le vieux capable d’apprendre. Le vieux capable d’aimer encore. Le vieux capable de transmettre. Et surtout le vieux capable de changer. Cette dernière idée compte beaucoup.

On imagine souvent le vieillissement comme une fermeture. Les habitudes se fixent. Les goûts changent moins. Le monde paraît étranger. On se replie.

Carl commence exactement ainsi. Puis Russell arrive. Le passage se fait. La porte s’ouvre. La maison sort de son emplacement. Le vieil homme sort de lui-même. Le voyage devient alors une expérience physique, mais aussi une expérience du temps.

Carl part avec son passé. Il revient avec un avenir. Pas un grand avenir. Pas celui d’un jeune homme. Un avenir à sa mesure. Un avenir qui tient dans une amitié. C’est peut-être cela qui rend la fin du personnage si juste. Carl ne récupère pas Ellie. Il ne récupère pas sa jeunesse. Il ne récupère pas les années perdues. Il récupère autre chose. Une place parmi les vivants.

La vieillesse n’est donc pas présentée comme le contraire de la vie. Elle en constitue une étape. Une étape particulière, parce que le passé y devient plus dense. Mais le futur n’y disparaît pas.

Il se réduit peut-être. Il change surtout d’échelle. À vingt ans, le futur peut sembler immense. À soixante-dix-huit ans, il peut tenir dans une rencontre.

Dans un geste. Dans une conversation. Dans une nouvelle responsabilité. Dans un enfant qui vous appelle à l’aide. Carl découvre cela sans le chercher. Il voulait emmener sa maison. Il trouve un compagnon. Il voulait rejoindre les morts. Il apprend à rester avec les vivants. Il voulait terminer une histoire. Il en commence une autre. Voilà pourquoi son envol possède une telle force.

Ce n’est pas seulement une maison qui quitte le sol. C’est une idée de la vieillesse qui se déplace. Le vieux n’est plus celui qui attend. Il peut encore partir. Il peut encore choisir. Il peut encore se tromper. Il peut encore apprendre. Il peut encore transmettre. Et surtout, il peut encore être nécessaire à quelqu’un.

Carl Fredricksen porte donc le poids des années sans devenir prisonnier de ce poids. Il porte Ellie. Il porte sa maison. Il porte ses souvenirs. Puis, peu à peu, il apprend à porter autre chose : une relation. Cette relation le transforme. Le passé reste là. Il ne disparaît pas. Carl ne doit pas l’effacer pour continuer. Il doit simplement cesser de lui demander de vivre à sa place.

Alors la maison peut partir. Elle a fait son travail. Elle a gardé la mémoire. Elle a abrité l’amour. Elle a contenu le deuil. Elle peut maintenant être laissée derrière. Et Carl avance. Un peu plus léger. Pas parce qu’il a oublié. Parce qu’il a compris.

Vieillir, peut-être, consiste moins à perdre le passé qu’à apprendre à ne plus y habiter seul. Carl Fredricksen n’est donc pas seulement un vieil homme dans un film d’animation. Il représente un passage. Celui qui va du repli vers le lien. De la conservation vers la transmission. Du deuil vers la vie. De la maison vers le voyage. Du passé vers ce qu’il reste encore à vivre.

Et lorsqu’il s’envole avec sa maison, il emporte avec lui toutes les années derrière lesquelles il aurait pu rester enfermé. Les ballons les soulèvent. Le vent les pousse. Et pour la première fois depuis longtemps, Carl ne regarde plus seulement derrière lui. Il regarde devant.

Merci à Guy le Charpentier Directeur Associé de Resanté-vous pour ce portrait d’une grande sensibilité et à Didier « Axl » Plan pour l’illustration

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